Somanos Sar - Le blog de l’auteur

Les carottes sont cuites !

jeudi 15 mai 2008 par Somanos Sar

Cet article a été écrit pour le bulletin trimestriel PPA, Phnom Penh Accueil, l’association d’expatriés Français au Cambodge. Si un jour votre vie professionnelle vous emmène là-bas et que vous ne savez rien du pays, PPA pourra certainement guider vos premiers pas.

Les carottes sont cuites ! Nous étions un mercredi après-midi de 1982, à la fin d’un mois de septembre ensoleillé et calme. Quelque part, dans le nord-est de la Seine-et-Marne, le collège de Juilly était désert. Monsieur Deborbes et moi étions assis face à face, dans notre salle de classe qui formait l’angle du bâtiment principal, blottie au pied d’un marronnier jaunissant.

Si j’avais su ce que voulait dire cette expression, j’aurais dit que les carottes, c’était moi. Car pour commencer, ce pensionnat, fondé par les Oratiens en 1611, était le seul établissement scolaire de l’Ile-de-France qui voulût bien de l’adolescent que j’étais : une cause perdue d’avance ; une inscription en troisième, à 17 ans, dont quatre sous les Khmers rouges, fraîchement débarqué en France, bafouillant à peine la langue de Molière après en avoir ingurgité à la hâte les rudiments sur les bancs de l’Alliance Française, boulevard Raspail, une heure par jour, d’avril à juin.

J’avais devant moi un poème de Jacques Prévert, intitulé “Vainement”. Professeur de Français et également professeur principal, Monsieur Deborbes me le faisait lire. Et déjà, au quatrième vers, les carottes m’attendaient. Elles étaient cuites et je ne savais pas ce qu’elles voulaient dire. Le professeur, lui aussi, en toute légitimité, pouvait penser que ces carottes, c’était moi ; à l’instar du directeur de l’établissement qui, après m’avoir fait lire un texte auquel je ne comprenais manifestement rien, déclara tout haut à ma mère et ma marraine « Mesdames, nous allons vers un échec, mais nous le prenons quand même ! ».

Peut-être Monsieur Deborbes pensait-il pareillement, sans pour autant se l’avouer. Peut-être, aussi, quelque part au fond de lui-même, sentait-il que les carottes n’étaient que récoltées, lavées et essuyées, que la marmite n’était pas encore sur le feu. Et c’était pour cela qu’il prit deux heures de son temps, chaque mercredi après-midi, pour me donner des leçons particulières. Et au lieu d’éclater de rire et de dire « mais mon pauvre garçon, les carottes sont cuites pour toi… », il m’expliqua, un sourire aux lèvres « si vous étiez un cambrioleur et que vous égariez votre carte d’identité sur le lieu du forfait, les carottes seraient cuites ! ».

Et de peur que la marmite ne soit mise sur le feu trop prématurément, il ne me nota pas durant les deux premiers trimestres. Les mois passèrent et Monsieur Deborbes fut bien heureux d’annoncer à la fin du deuxième tiers de l’année que je n’avais que 17 fautes à la dernière dictée. Finalement, quelqu’un avait changé de menu. Et au lieu d’un bœuf mode, on avait servi des carottes râpées…

L’année se termina et tout le monde se félicita d’une fin bien meilleure qu’attendue. Certes, ce fut une année chargée d’efforts, parce qu’il fallait travailler dur pour rattraper tous les retards, et surtout atteindre le niveau requis pour pouvoir passer dans un établissement public, moins onéreux pour le salaire d’infirmière de ma maman. Mais cette période a aussi laissé en moi des souvenirs singuliers, comme il n’y en aura pas d’autres ; des camarades complices et attentionnés, des professeurs qui donnaient bien plus que l’instruction, les goûters entre la fin des cours et le début de l’étude, le brouhaha de la cantine, un dortoir immense où l’on pouvait à peine chuchoter, l’odeur de la cire sur le parquet, la tristesse des dimanches soirs dans les autocars qui nous ramenaient à l’internat, la joie des vendredis après-midi dans les mêmes cars qui repartaient dans l’autre sens, des sourires d’automobilistes anonymes qui nous regardaient faire les pitres derrières les vitres, des bourgeons sur les arbres dans les parcs par un matin de printemps, une ambiance de camps de vacances sous le soleil des derniers jours de juin…

Monsieur Deborbes et mes camarades me souhaitèrent « bonne continuation ». En voilà, une autre expression que je ne connaissais pas avant l’heure du départ en autocar, le dernier de l’année pour mes camarades, et le dernier de la vie pour moi, très certainement.

Je quittai le pensionnat le cœur léger. Et il ne m’était point venu à l’idée de pleurer, sur le moment du moins, trop heureux de pouvoir souffler quelques mois avant de reprendre le chemin de l’internat du lycée Michelet.

Plus de vingt années se sont écoulées depuis, et conformément au vœu d’adieu, la continuation a été bonne, avec au fond de moi les souvenirs de Juilly. Ils allaient et revenaient au gré des événements de la vie, passée et présente. Et un jour, ils prirent toute la force d’un symbole lorsque le premier livre, Apocalypse Khmère, reçut le Prix Tropiques, de l’agence Française de Développement. J’ai cherché à retrouver Monsieur Deborbes, en vain. Ni Internet ni les annuaires électroniques ne m’ont aidé dans cette recherche. Le collège m’a répondu qu’il n’avait pas laissé d’adresse après son départ à la retraite. Et pourtant, Dieu sait s’il aurait été heureux d’apprendre cet événement. Alors, faute de la joie de le voir en vrai, le discours de remise du prix a été aussi pour lui, où qu’il soit, dans une quelconque abbaye au fin fond de l’Allier, ou bien assis sur une petite étoile lointaine, voisine de celle du Petit Prince…

D’aucuns peuvent trouver les prix littéraires bien superflus. Après tout, cela demande beaucoup d’investissement, en temps et en argent, pour pas grand-chose, des soirées souvent mondaines qui ne mènent pas beaucoup plus loin que les éloges des membres du jury. D’autres argumenteraient que c’est très important, car c’est une façon de partager avec le plus grand nombre un travail de qualité, d’encourager les uns et les autres à exceller dans leurs créations…

Loin de ces débats d’opinions, les prix littéraires représentent pour moi les plus belles occasions pour parler de ceux qui ont laissé en moi un héritage humain inestimable, des cadeaux que tout l’or du monde ne saurait égaler. Car sans eux, sans leur dévouement, sans ces richesses immatérielles qui en découlent, je ne serais pas ce que je suis. Et finalement ce sont eux que l’on récompense, à travers le Prix Tropiques, le Prix PPA, et d’autres après, je l’espère…

En tout cas, de tels événements sont toujours un prétexte pour se rappeler l’importance qu’il y a à partager ce que nous avons en nous. Parce qu’il n’y a rien à emporter au bout d’une vie, mais tout à laisser… à ceux qui auront à faire croître et fructifier cette fortune intérieure, par de là le temps et les générations.

Somanos Sar

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