Somanos Sar - Le blog de l’auteur

Identité

mercredi 26 décembre 2007 par Somanos Sar

Je pense, donc je suis.
Certes, mais vous êtes quoi ?
Un conglomérat de cellules capable de formuler et d’analyser le sens de cette assertion.
Oui, bien sûr, mais ensuite ?
Une activité électrochimique dudit conglomérat. Un esprit. La certitude d’occuper un certain volume de l’univers, d’exister. L’évidence d’être à l’origine de cette constatation. La conscience de soi.
Ah ! Ca donne tout de suite un air intelligent… Mais… en même temps… on se sent un peu penaud… à présent que l’on a une conscience de soi. Car c’est bien là qu’ont commencé tous les problèmes de l’humanité. Oui, exactement. En effet, le fruit défendu n’était pas une pomme, ni celle d’Adam ni celle d’Eve et encore moins celle de Newton, mais ce petit déclic de rien du tout : je suis.
Et de ceci découle un flot intarissable de questions. D’où viens-je ? Que fais-je là ? Qui m’a fait ? Qui a créé le monde ? Qui a créé le Créateur ? L’Univers est-il illimité ? Et les rations de frites chez Ginette ? De quoi est faite la matière ? Et l’omelette lyophilisée ? Quelle est la destination de la vie ? Et celle du bus 95D ? Et tant d’autres questions, comme autant de quêtes, collectives et personnelles, utiles et inutiles.
Et s’il est des quêtes que l’on ne mènera jamais, faute de sens, d’intérêt ou de motivation, il y en a une que chacun doit nécessairement mener : l’identité. Qui suis-je ? C’est la quête initiale, le premier bourgeon de la conscience de soi, la différenciation, l’amorce vers une vision plus élargie, plus ouverte sur le monde et tout ce qu’il contient.
Qui suis-je ? Ce n’est pas une question, mais une injonction à y répondre. Eh bien, quoi, vous avez été capable de vous la poser, c’est à vous de répondre !
Qui êtes-vous donc ?
Honoré de Voirvosseins.
Enchanté ! Et moi, Roger Biendubol.
Un nom, c’est si peu. C’est moins que le minimum syndical, pardon, administratif. Et pourtant, c’est déjà un bout de soi. Le début d’une preuve de son existence en tant qu’individu dans un groupe, une communauté, une société. C’est un héritage laissé par votre arrière… arrière… arrière arrière-grand-père depuis des générations.
Mais un nom n’identifie que la descendance, pas l’individu. Il faut donc un prénom en plus pour dire que vous êtes un individu distinct et unique dans la lignée en question. C’est un attribut propre qui permettra à tout le monde de vous reconnaître parmi vos semblables. Le minimum légal.
En tout cas, le prénom est aussi important que le nom, car vous ne seriez rien sans cet additif, n’est-ce pas ? Et c’est pour cette raison que de longues heures durant, vos parents se sont creusé les méninges à discutailler afin d’en choisir un. Ils ont eu neuf mois pour passer tout ou presque en revue : les dictionnaires des noms, les souvenirs d’anciennes connaissances, la numérologie, l’astrologie, la cosmologie, la mythologie, la psychologie, la minéralogie, l’insomnie, l’aérophagie…
Et le plus incroyable, c’est qu’ils finissent par le trouver, le prénom. En fait, ils en ont même plusieurs, au cas où ils changeraient d’avis au dernier moment. Et puis, l’administration de l’état civil peut très bien refuser un prénom si celui-ci n’est pas à son goût. Enfin, il faut prévoir l’imprévisible : si jamais le bébé n’est pas du sexe attendu, il faudrait quand même un prénom approprié.
Puis voilà, patatras ! Vous êtes né ! Braillant comme un cerf dans la brume automnale au beau milieu de la forêt de Sologne, devant une assistance béate et soulagée.
Mais ce n’est pas fini ! Pendant que la mère se repose en admirant votre mine toute fripée, le père, lui, accourt à la mairie pour vous déclarer à l’Administration ; nom, prénoms, sexe, date et lieu de naissance. Un acte de naissance et vous voilà donc avec une existence officielle. Encore à l’état de fusion avec le sein de votre génitrice, vous ne le savez peut-être pas encore, mais vous existez déjà, aux yeux de tous, ceux de vos parents mais également ceux de la société, qui vient de vous inscrire d’office dans ses rangs.
Ce qui est formidable dans cette histoire est que l’on vous donne déjà toutes les réponses avant même que vous ne soyez capable de poser les questions correspondantes. Ce que vous êtes, qui vous êtes. Et théoriquement, vous n’aurez jamais à revenir sur cette quête initiale, menée pour vous, pour toute la vie…
Donc, la famille vous a donné un nom et un prénom, la société une nationalité et le Grand Sadique la couleur de votre peau, votre sexe… et peut-être même une religion, paraît-il. Il ne vous reste donc plus rien à faire que de suivre le chemin déjà tout tracé. Et rien ne vous semble plus naturel que d’être ce que vous êtes. Ainsi va la vie.

***

Vous grandissez heureux, plus préoccupé à admirer les courbes des filles qu’à débattre sur cette notion d’identité, totalement sans importance. Nom : Foiplus. Prénom : Jean-Emile. Né le 22 juin 1918 à Sedan. Nationalité : Française. Sexe : Masculin. Banal à pleurer, il n’y a vraiment pas de quoi crier à la révolution. C’est aussi évident que la relation entre le flageolet et la flatulence.
De toute manière, qu’est-ce cela change de s’appeler Dupont ou Ducont ? D’être homme ou femme ? Blanc ou noir ? Français ou Allemand ? L’important n’est-il pas de vivre, de croquer la vie à pleines dentes, avec sa jeunesse épanouissante ? C’est si simple !
Oui, c’est si simple… Sauf qu’un matin, votre coq adoré, l’objet de vos fantasmes gastronomiques, à qui vous avez promis le plus beau des bains au Beaujolais, n’a pas eu le temps de vous réveiller avec ses chants malicieux.
Une colonne de chars s’en est chargée à sa place… Inutile de dire s’il est peu fier, l’animal à plume. Tant de fracas pour faire le boulot de la petite bête qu’il est, c’est tout simplement ahurissant. Et vous aussi, vous vous êtes retrouvé happé par une immense vague d’incrédulité… et la vague se change en lame de fond lorsqu’il a fallu subir l’occupation étrangère.
Oui, rien que ça, l’occupation ! Certains de vos compatriotes l’acceptent, avec plus ou moins de résignation, plus ou moins d’opportunisme. Par lâcheté, par peur, par malice ou tout simplement par conformisme… en tout cas, la notion d’identité, personnelle, culturelle et nationale, ils se sont bien assis dessus. Certains l’ont fait comme sur des cactus, d’autres comme sur un fauteuil de velours.
Mais pas vous. Cactus ou canapé, jamais de la vie ! Parce que l’occupation impose des façons de penser, d’agir et de vivre qui ne sauraient être les vôtres. Des idéologies qui vont à l’encontre de ce que vous êtes, de toute votre âme et conscience. Elles oppressent ce que vous êtes et menacent l’essence même de votre existence.
Non, vous avez beau réfléchir, vous ne pouvez pas accepter d’entasser des gens dans de sinistres wagons, aux destinations non moins effrayantes, juste pour sauver votre peau. Le faire reviendrait à assassiner votre âme, donc vous-même.
Alors, il vaut mieux renoncer à ce que vous avez plutôt qu’à ce que vous êtes. Vous préférez donc renoncer aux yeux « verts menthe à l’eau » de votre magnifique fiancée, à votre vie, et même à votre coq ainsi qu’à vos bouteilles de Beaujolais…
Ainsi va votre destin, la liberté ou la mort. Oui, c’est surtout cela, la liberté, pouvoir être ce qu’on est. Parce que chacun de nous est différent, et c’est par l’expression même de ces différences que l’on construit son identité, le support indispensable à une existence digne de ce nom.
Votre choix est fait, sans aucune hésitation. Un balluchon, un faux laissez-passer, un vélo, un morceau de pain et vous voilà parti pour le Vercors. Peut-être pour ne jamais revenir… Mais qu’importe ! On ne vit pas pour ce qu’on a mais pour ce qu’on est. N’est-ce pas ?

(c) Somanos Sar - 2003


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